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Lundi 7 avril 2008 1 07 /04 /Avr /2008 22:51

 

C'est l’ennemi juré des bananiers. Le charançon noir, petit insecte vorace, pond ses œufs dans le bulbe de la plante, où ses larves creusent des galeries, provoquant des dégâts considérables. En Martinique et en Guadeloupe, où les bananeraies jouent un rôle essentiel dans l’économie, le charançon représente un véritable fléau. Pourtant en 1972, la France croit trouver la solution. Le chlordécone, un produit créé à l’origine par l’armée américaine pour désinfecter l’eau et qui se révèle être un insecticide très efficace. Pendant plusieurs décennies, il est déversé massivement sur les plantations pour éradiquer l’insecte nuisible.

Mais des études faites aux Etats-Unis mettent rapidement en évidence la haute toxicité du produit, et le gouvernement américain l’interdit en 1978. En France, deux rapports confirment les dangers du chlordécone en 1977 et 1980. La substance se dégrade très difficilement et a tendance à s’accumuler dans les sols et les graisses. Malgré tout, notre pays continue à importer l’insecticide jusqu’en 1993, date de son interdiction.


La découverte du désastre environnemental et sanitaire n’a lieu que bien des années plus tard. Le résultat est catastrophique : 40 % des sols et la presque totalité des nappes phréatiques sont contaminées en Martinique. Les scientifiques pensent qu’il faudra environ un siècle pour voir disparaître la moitié du chlordécone de l’environnement. Le produit toxique a infecté les légumes, les animaux qui les consomment et les habitants, tout au bout de la chaîne alimentaire. Les conséquences sur l’homme sont encore incertaines, mais le nombre de cancer du sein et de la prostate, d’infertilités et de malformations est particulièrement élevé dans ces îles, même si aucun lien n’a encore été établi avec la pollution. Une enquête officielle a enfin été ouverte l’an dernier.


L’affaire du chlordécone est loin d’être unique en son genre. Aujourd’hui les pesticides, les produits chimiques, la combustion des produits fossiles contaminent tout ce que nous mangeons, buvons et respirons. Même le lait maternel est désormais pollué à la dioxine. Le constat est inquiétant : l’homme, en dégradant l’environnement dans lequel il évolue, est responsable de la plupart des maux contemporains.

 

 

La maladie la plus significative de cet état, c’est bien sûr le cancer. Le professeur Dominique Belpomme, cancérologue renommé, a participé à la mise en place du Plan Cancer en 2003, lorsque le président Chirac a décidé de faire de la lutte contre cette pathologie une priorité de son mandat. Le médecin constate qu’après la Seconde Guerre mondiale, 70 000 personnes mouraient du cancer chaque année en France. Aujourd’hui, malgré les progrès de la médecine, elles sont environ 150 000, et le nombre de malades ne cesse de croître.


Mais les médecins, au lieu de s’intéresser aux causes de la maladie, restent le plus souvent dans une optique curative. « C’est une longue tradition qui remonte à l’Antiquité de rechercher les causes d’une maladie dans le corps, et non dans l’environnement », regrette le cancérologue.

 

Au cours de ses recherches, il a pu constater que ce qui favorise le cancer, comme d’ailleurs la plupart des maladies actuelles, ce n’est pas une exposition unique à une très forte dose de produits toxiques, mais la répétition de l’exposition, même à une faible dose, sur une longue durée. Dans ce cas, les seuils limites de produits toxiques imposés par la loi dans l’eau, l’air ou l’alimentation ne protègent absolument pas le consommateur. Au contraire, ils lui en donnent uniquement l’illusion. Dominique Belpomme a lui-même écrit plusieurs livres pour alerter sur les dangers de la dégradation de l’environnement et l’absence de réactivité de la société.

 

L’immobilisme a déjà entraîné de graves désastres sanitaires. Lorsqu’on pense aux maladies liées à l’environnement, on pense forcément à la catastrophe de l’amiante. Cette fibre végétale naturelle a été utilisée pendant plus d’un siècle dans le bâtiment pour ses propriétés d’isolation et de résistance à la chaleur. Dès 1962, une recommandation européenne évoquait les risques de cancer dus à l’amiante, mais les pouvoirs publics ont fait la sourde oreille, les maladies ne se déclarant que vingt à quarante ans après le début de l’exposition. Bilan : 2 000 à 3 000 décès et près de 6 000 nouveaux cas chaque année. Interdit en France depuis dix ans, l’amiante pollue encore des dizaines de millions de mètres carrés de matériaux.


Moins graves que l’amiante mais tout aussi révélateurs de la dégradation de la planète, l’asthme et les allergies, dont le nombre de cas a doublé en une vingtaine d’années. Une augmentation en partie liée à l’environnement, selon le professeur Daniel Vervloet, président de l’association Asthme et Allergies. S’il reconnaît « une résultante génétique », il souligne la part de « l’environnement respiré, mais aussi de ce qu’on mange, des médicaments »… L’allergologue propose « l’hypothèse hygiéniste » pour expliquer la forte croissance des allergies : dès la naissance, l’enfant est confronté à un monde « aseptisé, pasteurisé ». Son « système immunitaire répond donc de plus en plus facilement aux allergies », il est plus sensible que celui qui vit « au contact du purin ».


25 % de la population souffre aujourd’hui d’une allergie respiratoire et de nombreux facteurs aggravent cette pathologie dans la vie quotidienne, aussi bien en extérieur qu’en intérieur. Les particules diesel et les oxydes d’azote rejetés par les voitures en sont un exemple. Les longues heures passées chaque jour dans des lieux confinés et pollués en sont d’autres. Le changement climatique est aussi pointé du doigt. « Les périodes de pollinisation commencent plus tôt, durent plus longtemps, et les grains de pollen sont plus allergisants. »

 

 

 

Outre la modification de phénomènes naturels, il faut surtout surveiller ce qui est créé de toutes pièces par l’homme, et l’incertitude qui l’accompagne. En effet, la plupart des innovations comportent une part de risque dont les conséquences, bien souvent néfastes, ne peuvent être observées qu’à long terme.

Ne faudrait-il pas dans ces cas-là appliquer le principe de précaution ? En pratique, ce n’est jamais le cas. Au nom des intérêts économiques et politiques, les gouvernements laissent faire.


Dans le cas des téléphones portables par exemple, de nombreuses associations dénoncent le danger des champs électromagnétiques produits par les antennes relais et les téléphones eux-mêmes. Selon Marc Cendrier, chargé de l’information scientifique à l’association Robin des Toits, les scientifiques fixent à 0,6Volts/mètres le seuil d’exposition compatible avec le respect de la santé publique. « Les opérateurs ont des comportements de grands féodaux, ils considèrent que la réglementation ne s’applique pas à eux. Le refus de baisser l’intensité des champs électromagnétiques, c’est une question d’argent. Maintenir le niveau en dessous de 0,6V/m, ça nécessite des appareils plus précis et du personnel plus qualifié. » Marc Cendrier accuse aussi les entreprises de payer régulièrement des experts pour obtenir des études qui nient les dangers du portable au niveau sanitaire.


Ce discours catastrophiste est néanmoins modéré par Olivier Merckel, chef de projet scientifique à l’AFSSET (Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail). « Aujourd’hui, nous n’avons aucune preuve de la nocivité du portable. Mais par précaution, nous recommandons à chacun de limiter son exposition. » La difficulté est de prévoir les effets à très long terme du téléphone portable sur la santé. Pour le scientifique, le chiffre de 0,6V/m sort « de nulle part », et le champ électromagnétique maximum recommandé pour une antenne relais est de 41V/m, très nettement au-dessus.


Les associations ont quand même réussi à convaincre un élu en France. Informé des dangers des champs électromagnétiques, le maire de Pantin (Seine-Saint-Denis) a demandé aux trois opérateurs de s’engager à respecter un seuil maximal de 0,6V/m. Devant leur refus, il a tout simplement résilié les contrats d’installation des antennes relais dans la ville.

 

 

Mais si certains dangers ne sont encore qu’hypothétiques, d’autres sont déjà bien réels. Selon le professeur Belpomme, l’humanité pourrait bientôt se trouver dépassée par ces maladies nouvelles, et de plus en plus difficiles, voire impossibles à guérir. « Ces pathologies ont des modèles excessivement durs. Le cancer, ce sont des centaines, voire des milliers de gènes qui sont atteints. Nous nous trouvons actuellement devant une impasse thérapeutique, car la médecine a ses limites. » Si l’humanité ne réagit pas très rapidement, elle pourrait provoquer sa propre extinction dans les siècles à venir.


Cette vision très pessimiste n’est pas partagée par tout le monde. L’académicien Michel Serres, professeur d’histoire des sciences à l’université de Stanford, soutient une autre théorie, celle de l’exo-darwinisme, qui voit le progrès sous un jour beaucoup plus positif. Celle-ci soutient que l’homme serait capable d’infléchir sa propre évolution grâce à des outils technologiques. L’environnement se dégrade jusqu’à n’être plus vivable ? Qu’à cela ne tienne, l’homme peut se recréer un environnement totalement artificiel, et n’est donc pas près de disparaître. Les hommes vivront-ils bien au chaud dans une bulle d’air pur en l’an 3000 ? Cela ressemble plus à un film de science-fiction, mais la science-fiction peut parfois devenir réalité…


Le professeur Belpomme, pour sa part, dénonce « une invention complète ». « Michel Serres remet en question les lois de la nature. En biologie, toute transgression des lois est un crime ou un suicide. Les activités technologiques de l’homme (…) ne pourront conduire qu’au résultat inverse, c’est-à-dire la disparition prématurée de l’espèce humaine, s’il n’y est mis une certaine limite ou si ces activités ne se font pas le plus possible en harmonie étroite avec la nature. »*


Pourrons-nous alors survivre à notre hybris démesuré ? Oui, confirme Dominique Belpomme, « à condition que les phénomènes ne soient pas encore irréversibles ». L’homme pourrait y parvenir en devenant, comme les paléontologues le caractérisent de nos jours, « deux fois sapiens » (deux fois plus sage). « Mais je n’y crois pas », ajoute-t-il. « Il y a en l’homme une immanence d’autodestruction. »

 

 

 

  

* tiré de Ces maladies créées par l’homme, de Dominique Belpomme (Albin Michel)

Par constance
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Samedi 17 février 2007 6 17 /02 /Fév /2007 13:41

La journée portes ouvertes à l’opéra se tient aujourd’hui dans vingt-cinq villes de France. Au programme, diverses activités pour faire découvrir l’opéra et sa modernité au public le plus large possible.

 

 

« Tous à l’Opéra ! » C’est le slogan de la première opération portes ouvertes à l'Opéra. Quatre siècles d’art lyrique, ça se fête ! Dans le cadre des Journées européennes de l’Opéra, qui ont lieu du 16 au 18 février, les salles françaises s’ouvrent aujourd’hui au public dans toutes les grandes villes du pays.

« C’est la première fois que nous organisons une telle opération », explique un responsable de l’évènement.

« Mettre à mal les préjugés sur l’art lyrique », considéré comme élitiste et coûteux, c’est l’un des objectifs de l’évènement. « L’opéra reste un monde un peu mystérieux pour énormément de gens, » confirme Pierre Médecin, président de la Chambre professionnelle des directeurs d’opéras. Ancien directeur de l’Opéra-Comique, il s’est souvent vu présenter à des dîners comme un « spécimen » rare du fait de son métier original.

Seul 3% de la population française se sent concerné par les spectacles lyriques. La maison de disques EMI est satisfaite lorsqu’un disque d’opéra se vend à 5000 exemplaires (contre un million pour un chanteur populaire comme Raphaël). Seuls quelques artistes dépassent ce chiffre. Le dernier récital de la diva française Natalie Dessay, très présente dans les médias, s’est vendu à 150 000 exemplaires. La tentative de certains chanteurs, qui essaient de mixer airs d’opéras et chansons populaires, comme Florent Pagny avec Caruso et Roberto Alagna avec Luis Mariano (plus de 400 000 exemplaires) rencontre un joli succès.

 Malgré cela, l’art lyrique garde une image « stéréotypée ». Car les clichés ont la vie dure : « La Castafiore de 120 kg qui déclare son amour à un ténor de 150 kg », ça n’existe plus, constate Pierre Médecin. Aujourd’hui, les chanteurs lyriques ont des allures de « jeunes premiers », à l’image de Natalie Dessay, marraine de l’opération.

Malgré ces accusations d’élitisme, l’opéra ne se porte pas si mal. Pour la saison 2005-2006, l’Opéra national de Paris a accueilli plus de 750 000 spectateurs, et affiche un taux de remplissage de 95%. Les recettes liées à la billetterie (43,5 millions €) ont atteint un niveau record.

 

« Un art éminemment populaire »

 

 

La journée « tous à l’Opéra » se décline sous la forme de différentes manifestations : visites guidées des coulisses, ateliers de chant, de création de costumes ou de décors, projections de films ou encore répétitions publiques.

Les enfants n’ont pas été oubliés : à Bastille, des représentations spéciales « jeune public » seront données, et certaines villes, comme Reims, Rennes ou Tours, organisent des jeux de piste dans les coulisses.

À Paris, on insiste sur la nécessité de préparer le « public de demain », car les jeunes qui ont vu des spectacles lyriques dans leur enfance ont plus de chances d’y revenir plus tard que ceux qui n’y sont jamais allés.

Les efforts pour attirer les jeunes sont manifestes. Depuis quelques années, les salles mettent en place des tarifs préférentiels pour les étudiants. À Strasbourg, la « carte culture » (6,5 €) permet aux moins de 25 ans d’aller voir des spectacles de qualité, comme Das Rheingold de Wagner, pour 5,5 €.

Comme le souligne Nicholas Payne, directeur d’Opera Europa, organisation qui regroupe des compagnies professionnelles en Europe, « au 21e siècle, l’opéra doit entrer en concurrence avec des loisirs de plus en plus variés ».

 

Rajeunir l’image de l’opéra passe par l’utilisation de nouveaux supports comme la télévision, jusqu’alors très imperméable à cet art, et de nouvelles technologies. Les mises en scène contemporaines et la présence de jeunes artistes sur scène sont essentielles pour dépoussiérer un genre parfois considéré comme archaïque.

Les Parisiens pourront malgré tout regretter que le Palais Garnier ne participe pas à l’opération. Ses portes resteront closes car Charles Aznavour occupera inopinément la scène ce soir lors d’un concert au profit de l’Arménie.

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Mercredi 7 février 2007 3 07 /02 /Fév /2007 21:24

Suite à la question de Greg, il m'a semblé opportun de rédiger un petit billet pour expliquer à tout ceux qui souhaiteront y jeter un oeil qui est Benjamin Constant, un écrivain de grand talent malheureusement méconnu en France. Et peut-être que cela vous poussera à feuilleter un de ses livres. Je l'ai découvert en classe de première, et j'ai trouvé ça horrible ! J'ai recommencé à la fac, et j'ai adoré... alors ne désespérez pas.

 Contrairement à ce que son nom indique, Benjamin Constant  a été un des homme les plus inconstants de sa génération. Né en 1770 à Lausanne, Constant n'est donc pas français, comme on pouvait être tenté de le croire, mais bien suisse. Il fait partie de ces quelques auteurs de talent, avec Jean-Jacques Rousseau et Madame de Staël par exemple, que la France a discrètement essayé de voler à la Suisse. Malgré tout, il faut admettre que Constant a participé activement à la politique française, puisqu’il fut député de la Sarthe en 1819, puis de Paris en 1824 (il y est d’ailleurs mort en 1830). Ce qui peut expliquer la confusion.

  Mais s’il est connu (des initiés), c’est pour son roman Adolphe, qui s’inscrit, avec Les souffrances du jeune Werther de Goethe, et René de Chateaubriand, dans la lignée des grands romans d’analyse qui ont annoncé le romantisme au début du XIXe siècle. Le héros, jeune et sensible, que certains esprits (frustres ;-) qualifieraient de « pleurnichard », est disséqué en profondeur sous la plume cruelle de son auteur. A peine sorti de l’adolescence, encore plein de rêves et d’idéaux, il va découvrir l’amour passionné et s’y jeter à corps perdu avant de le perdre, et de finir désespéré. Dit comme ça, c’est schématique et caricatural, mais c’est magnifiquement bien écrit, et parfois on s’y reconnaît un peu…

 Constant a quelque chose de son héros Adolphe, même s’il possède d’autres facettes. C’est un passionné, aussi bien dans ses liaisons amoureuses (avec Germaine de Staël, la fille du ministre de Louis XVI Necker, entre autres) qui défraient la chronique, que dans ses idées, qu’il développe dans des ouvrages comme ses Principes de politique ou De la religion.

 Volage en amour, Constant l’est aussi lorsqu’il s’agit des opinions politiques. Proche de Bonaparte à ses débuts, il se fera ensuite très virulent contre son autoritarisme après le coup d’Etat du 18 brumaire, et se verra contraint à l’exil. Lors de la Restauration, il soutient les Bourbons, mais Napoléon le nommera malgré tout conseiller d’Etat à son retour. En 1830, il changera une dernière fois de cap en se montrant favorable à Louis-Philippe.

 En fin de compte, Benjamin Constant a été un éternel insatisfait, incapable de savoir ce qu’il voulait. Un homme aux grandes idées, à l’intelligence profonde, handicapé par des périodes de dépression suivies d’agitation extrême par lesquelles il rejoint Adolphe, tant son attitude à lui-même est parfois caricaturale. Un homme dans toute son imperfection, dont la devise était « sola inconstantia constans »…

 

 

 

 

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Mercredi 31 janvier 2007 3 31 /01 /Jan /2007 20:44

 

Cet article est aussi l'un de mes travaux d'atelier d'écriture. Il fallait inventer la fin de cette nouvelle de William Faulkner, Une rose pour Emily. J'espère que cela vous donnera l'envie de la lire en entier, il aurait été un peu long de la retranscrire ici...

         La mort de Miss Emily provoqua un regain d’intérêt pour sa personne, et les conversations de toute notre ville se remirent à tourner autour d’elle. C’était d’abord de l’étonnement, parce qu’elle nous avait toujours paru hors du temps, comme un monument que la mort ne pourrait vaincre, une sorte d’idole inaccessible et éternelle. Venait ensuite la curiosité à l’idée de percer enfin une part du mystère qui l’avait entourée toute sa vie.

            Le jour de l’enterrement, la foule se pressait devant la porte encore close de la maison des Grierson. Tout en attendant au pied du perron, sous la façade grise au bois rongé par le temps, chacun s’interrogeait sur ce que nous allions trouver à l’intérieur. Après plusieurs longues minutes d’attente, la porte s’ouvrit sous la main tremblante du vieux nègre qui s’effaça pour nous laisser entrer. Aussitôt, le bruit des conversations s’éteignit, et fit place à un silence pesant. Nous nous regardâmes avec une pointe d’anxiété, soudain légèrement réticents à franchir ce seuil que nous avions jusque-là tant espéré dépasser. Finalement quelques-uns s’avancèrent, et toute la petite communauté les suivit à l’intérieur.

A peine la porte franchie, nous nous trouvâmes plongés dans une obscurité si épaisse qu’il nous fallut plusieurs dizaines de secondes pour habituer nos yeux à la pénombre, et pour réussir à distinguer quelque chose. Le hall dans lequel nous avions pénétré nous sembla immense et imposant, bien qu’il fût totalement vide. Une odeur de renfermé nous enveloppa, mêlée à une autre, plus âcre et indéfinissable, la même que celle qui avait perturbé tout le village deux ans après la mort du père de Miss Emily. Mais beaucoup plus légère, comme une effluve désagréable qui allait et venait dans la pièce. Le nègre alluma une chandelle, et sa flamme tremblante dessina sur les murs nus des ombres mouvantes, presque menaçantes. Mais les profondeurs du hall restaient plongées dans le noir. Nous nous tenions près de la porte, serrés les uns contre les autres, tandis que ceux qui étaient encore dehors poussaient le petit groupe de tête pour essayer d’entrer à leur tour. Une sensation de malaise inexplicable nous avait saisis, mais le nègre, indifférent, nous fit signe de le suivre dans la pièce voisine ; c’était le salon dans lequel la députation avait autrefois été introduite. Celui-ci formait un étrange contraste avec le hall. C’était en effet un véritable capharnaüm, et dans tous les coins s’entassaient pêle-mêle divers objets recouverts d’une épaisse couche de poussière et de toiles d’araignée. En plus du mobilier lourd s’amoncelaient sur le sol quelques vieux vêtements aux couleurs fanées, une épée qui avait dû servir pendant la guerre d’Indépendance, un coffret à bijoux en bois usé, une série de lithographies représentant différentes vues de la ville, et d’autres objets inutiles. Ils semblaient avoir été poussés hâtivement pour dégager un peu le centre de la pièce. Les murs étaient presque complètement couverts par des tableaux, sans doute des portraits des ancêtres de Miss Emily, car les personnages avaient tous un air de famille, le même regard hautain et le pli dédaigneux de la bouche. Au fond de la pièce se dressait, massif, le lit où reposait la dernière des Grierson. Le chevalet sur lequel se trouvait le portrait du père de Miss Emily était placé à la droite du lit. Les rideaux de celui-ci étaient fermés et, à travers le léger voile de gaze, nous ne distinguions vaguement qu’une grosse forme allongée. La poussière accumulée dans la salle au long des années s’insinuait dans notre gorge et nous donnait l’impression d’étouffer. Nous nous plaçâmes en cercle autour du lit puis, lorsque le nègre, d’un geste empli de dévotion, ouvrit les rideaux du baldaquin, nous baissâmes la tête avec respect devant le corps de la défunte. Son visage ridé gardait dans la mort la même expression austère et orgueilleuse que nous lui avions toujours connu.

La plupart de ceux qui étaient là, sous leur air de circonstance, lançaient des coups d’œil furtifs, mi-curieux mi-inquiets, autour d’eux. Après un moment de recueillement, les premiers commencèrent à se retirer, cherchant à échapper à l’atmosphère lourde et oppressante qui régnait dans la maison. Je me préparais à en faire autant, lorsque mon regard tomba sur quelque chose qui dépassait légèrement de sous un fauteuil en cuir, situé dans le coin le plus reculé de la pièce. Je m’approchai discrètement et tendis la main pour l’attraper. En me penchant, j’aperçus sous le fauteuil un animal mort, qui me sembla être un rat ou une souris. Avec une grimace, je ramassais l’objet : c’était un vieux gant qui avait dû être jaune, un gant d’homme en daim comme celui que portait Homer Baron pour conduire le cabriolet, à l’époque où il se promenait avec Miss Emily. Dessus, je crus distinguer de légères traînées de poudre blanche. Je le rapprochai de mon visage pour mieux l’observer, et soudain l’odeur tant redoutée m’entoura. Un filet glacé courut le long de mon dos et je levai les yeux sur la morte. Je crus voir sur son visage une ombre de sourire, narquois et menaçant. Je réalisai alors que j’étais désormais seul dans le salon et la panique m’envahit. Après avoir rapidement reposé le gant sous le fauteuil, je sortis en tremblant, sans un regard en arrière.

Quelques heures plus tard, nous étions tous regroupés au cimetière pour l’inhumation. Alors que les fossoyeurs s’apprêtaient à jeter la première pelletée de terre sur le cercueil, le vieux Tobe fendit la foule, s’approcha de la tombe et jeta dans le caveau un bouquet de roses séchées et poussiéreuses. Puis il disparut et personne ne le revit ; mais chaque année, le jour anniversaire de la mort de Miss Emily, on trouvait sur sa tombe une rose rouge.

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Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /Jan /2007 19:31
« On continue ». À côté de ces mots, sur la banderole accrochée au balcon de la maison qui fut jadis la sienne, la silhouette noire de l’abbé Pierre, parée de sa canne et de son incontournable béret, se détache sur fond blanc. La communauté Emmaüs de Neuilly-Plaisance pleure son fondateur, décédé lundi dernier à l’âge de 94 ans, mais n’oublie pas sa vocation à secourir les plus démunis.
 
Ici, la tristesse est pudique, cachée derrière une activité incessante. « C’est pas une colonie de vacances », souligne Eric, un grand costaud avec bouc et catogan. L’ambiance reste malgré tout conviviale. Lors de la pause casse-croûte de 9h30, entre un café et une cigarette, les compagnons préfèrent se souvenir des bons moments avec « le père », comme ils l’appellent avec un respect affectueux. Tarik, un maghrébin volubile d’une trentaine d’années, montre fièrement la photo, fixée sur le mur, d’une partie de la communauté avec l’abbé, prise lors d’une visite chez lui à Alfortville, en août 2006. Dans la salle enfumée, les hommes se saluent et s’interpellent, mais n’oublient pas le travail. « Je t’ai rapporté deux beaux canapés », lance Cyril à Tarik.
 
Depuis 7 heures du matin, les quatre camions de la communauté se rendent chez les particuliers qui l’ont demandé pour récupérer les objets encombrants. « On traite deux millions de personnes, dans Paris intra et extra muros », explique Eric.
 
La maison-mère de l’association Emmaüs, fondée en 1949 par l’abbé Pierre lui-même, est bien organisée. Et ceci grâce aux 35 compagnons qui la font vivre dans « l’esprit de l’abbé », selon Tarik.
Le ballet des camions rythme la journée. À leur retour, ils sont déchargés sur le « quai », une sorte d’entrepôt où s’entassent pêle-mêle des ordinateurs, des jouets pour enfants, des chaises et tout un bric-à-brac d’objets plus ou moins coûteux.
 
Après un tri rigoureux, ceux-ci sont transportés vers les différents magasins, dont le plus prestigieux est le magasin 1, le « haut de gamme ». À l’intérieur, une vraie caverne d’Ali Baba : vaisselle en porcelaine peinte, verres en cristal, commodes anciennes avec plateaux en marbre, et même un coin pianos, dont le clou est un Pleyel en bois âgé de plus de 100 ans, à acquérir pour la bagatelle de 7 800 €. « C’est un musicien qui nous l’a donné, » déclare Dominique, le « patron » du magasin 1, un cigare à la bouche. Perché sur ses béquilles, il sautille d’un bout à l’autre de la salle, surveillant les allées et venues de Yassine et Cyril, qui transportent une armoire en provenance directe du « quai ».
 
« Ça continuera, j’en suis sûr »
 
Tout doit être près pour la vente, qui a lieu tous les après-midi. Et celle-ci est un succès. À 14 heures, malgré la température polaire, une cinquantaine de personnes attendent tranquillement devant les barrières de fortune qui protègent l’accès aux salles de vente. Dès l’ouverture, les premiers se ruent vers les entrepôts pour dénicher les bonnes affaires, comme lors du premier jour des soldes. A peine arrivés, certains repartent déjà. « Je n’ai rien acheté, je vais faire l’ouverture du magasin Emmaüs de Neuilly-sur-Marne, qui est juste à côté, » déclare un brocanteur.
 
Pour beaucoup, la vente à Emmaüs est devenue une occasion de promenade, ce qui ne les empêche pas de repartir avec des sacs bien remplis. « En 1954, on venait déjà quand l’abbé disait la messe ici, » souligne un couple de retraités avec nostalgie.
 
Le côté sympathique et proche des gens, c’est aussi l’une des raisons du succès. Dans la salle des livres et disques, Jean-Pierre, l’un des plus anciens compagnons, accueille la plupart des clients avec une poignée de main et quelques paroles amicales, mais l’ambiance est feutrée. Les clients déambulent entre les rayons et discutent à voix basse.
 
Michel Tessier, un sexagénaire qui connaît Emmaüs depuis ses 14 ans, vient à la communauté à chaque fois qu’il passe chez son fils, habitant de Neuilly-Plaisance. « J’aime feuilleter les vieux livres. J’ai trouvé quelque chose de très intéressant sur la jeunesse de Michelet, mais je n’achète pas beaucoup. » Il repartira finalement avec trois livres.
 
Pour Jean-Pierre, il est impossible de quitter Emmaüs, sans doute à cause de cette atmosphère familiale. « Je suis arrivé à Neuilly-Plaisance le 11 septembre 1986. On se dit qu’on va rester ici, le temps de voir venir, et puis aujourd’hui on regarde toujours le temps passer ». Discret sur sa vie privée, l’homme à la longue barbe poivre et sel refuse d’évoquer son passé.
 
Aucun des compagnons n’a été épargné par la vie, à l’image d’Eric, qui a dû se résigner à venir à Emmaüs pour éviter la rue. D’abord accueilli dans un centre de Valence, il a souhaité ensuite se rapprocher de la première communauté. « On ne fait pas le choix d’arriver à Emmaüs, mais on fait le choix d’y rester, » affirme-t-il. Ce choix, beaucoup l’ont fait, car la communauté est une petite famille qui offre à ces hommes meurtris plus qu’ils ne peuvent l’exprimer. « Ici, il y a une vraie solidarité. Ça nous apporte une vision de la vie différente, on est redevenu humain, » confirme Tarik.
 
Les compagnons sont soutenus au quotidien par une vingtaine de bénévoles. Dans la salle « vaissellerie », Denise et Lulu, deux « anciennes », surveillent la marchandise, assises sur un petit radiateur qui peine à réchauffer la pièce glaciale. Devant elles s’entassent des piles de pots, tasses et plats de toutes formes. De grands éviers débordent d’un fouillis de casseroles et de poêles. Un peu partout, des passoires accrochées aux poutres surplombent les flâneurs. Chaque objet au prix dérisoire de 1 €.
 
« L’abbé est l’un des rares religieux à avoir fondé une association laïque, c’est ce qui m’a plu, » lance Denise. Présente depuis 1986, elle a peu à peu recruté ses amies retraitées comme bénévoles. « Au début, ça nous faisait sortir, on avait un but », raconte Lulu. Puis des liens se sont vite noués avec les compagnons. « Le jour où vous vous faites engueuler, c’est que vous êtes accepté, » conclue-t-elle avec humour. Désormais on ne peut plus les faire partir de la communauté, au grand désespoir de leur famille.
 
Pas d’inquiétudes donc, pour l’avenir de l’association. « Nul n’est immortel. Il y a longtemps que l’abbé n’était plus présent dans les instances dirigeantes, » affirme Jean-Pierre. Les compagnons continueront le travail malgré son absence.
 
Sur le portail de la communauté, un panneau rédigé à la main annonce : « Vendredi, communauté fermée pour cause de départ en vacances prolongées de l’abbé Pierre ». Aujourd’hui, à la messe d’enterrement du religieux préféré des Français, les premiers rangs de la cathédrale Notre-Dame de Paris étaient réservés aux compagnons d’Emmaüs. Un hommage auquel peu de membres de la communauté de Neuilly-Plaisance devaient participer, pour maintenir un minimum d’activité dans le centre.
 
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