Partager l'article ! Une rose pour Emily: Cet article est aussi l'un de mes travaux d'atelier d'écriture. Il fallait inventer la fin de cette nouvelle d ...
Cet article est aussi l'un de mes travaux d'atelier d'écriture. Il fallait inventer la fin de cette nouvelle de William Faulkner, Une rose pour Emily. J'espère que cela vous donnera l'envie de la lire en entier, il aurait été un peu long de la retranscrire ici...
La mort de Miss Emily provoqua un regain d’intérêt pour sa personne, et les conversations de toute notre ville se remirent à tourner autour d’elle. C’était d’abord de l’étonnement, parce qu’elle nous avait toujours paru hors du temps, comme un monument que la mort ne pourrait vaincre, une sorte d’idole inaccessible et éternelle. Venait ensuite la curiosité à l’idée de percer enfin une part du mystère qui l’avait entourée toute sa vie.
Le jour de l’enterrement, la foule se pressait devant la porte encore close de la maison des Grierson. Tout en attendant au pied du perron, sous la façade grise au bois rongé par le temps, chacun s’interrogeait sur ce que nous allions trouver à l’intérieur. Après plusieurs longues minutes d’attente, la porte s’ouvrit sous la main tremblante du vieux nègre qui s’effaça pour nous laisser entrer. Aussitôt, le bruit des conversations s’éteignit, et fit place à un silence pesant. Nous nous regardâmes avec une pointe d’anxiété, soudain légèrement réticents à franchir ce seuil que nous avions jusque-là tant espéré dépasser. Finalement quelques-uns s’avancèrent, et toute la petite communauté les suivit à l’intérieur.
A peine la porte franchie, nous nous trouvâmes plongés dans une obscurité si épaisse qu’il nous fallut plusieurs dizaines de secondes pour habituer nos yeux à la pénombre, et pour réussir à distinguer quelque chose. Le hall dans lequel nous avions pénétré nous sembla immense et imposant, bien qu’il fût totalement vide. Une odeur de renfermé nous enveloppa, mêlée à une autre, plus âcre et indéfinissable, la même que celle qui avait perturbé tout le village deux ans après la mort du père de Miss Emily. Mais beaucoup plus légère, comme une effluve désagréable qui allait et venait dans la pièce. Le nègre alluma une chandelle, et sa flamme tremblante dessina sur les murs nus des ombres mouvantes, presque menaçantes. Mais les profondeurs du hall restaient plongées dans le noir. Nous nous tenions près de la porte, serrés les uns contre les autres, tandis que ceux qui étaient encore dehors poussaient le petit groupe de tête pour essayer d’entrer à leur tour. Une sensation de malaise inexplicable nous avait saisis, mais le nègre, indifférent, nous fit signe de le suivre dans la pièce voisine ; c’était le salon dans lequel la députation avait autrefois été introduite. Celui-ci formait un étrange contraste avec le hall. C’était en effet un véritable capharnaüm, et dans tous les coins s’entassaient pêle-mêle divers objets recouverts d’une épaisse couche de poussière et de toiles d’araignée. En plus du mobilier lourd s’amoncelaient sur le sol quelques vieux vêtements aux couleurs fanées, une épée qui avait dû servir pendant la guerre d’Indépendance, un coffret à bijoux en bois usé, une série de lithographies représentant différentes vues de la ville, et d’autres objets inutiles. Ils semblaient avoir été poussés hâtivement pour dégager un peu le centre de la pièce. Les murs étaient presque complètement couverts par des tableaux, sans doute des portraits des ancêtres de Miss Emily, car les personnages avaient tous un air de famille, le même regard hautain et le pli dédaigneux de la bouche. Au fond de la pièce se dressait, massif, le lit où reposait la dernière des Grierson. Le chevalet sur lequel se trouvait le portrait du père de Miss Emily était placé à la droite du lit. Les rideaux de celui-ci étaient fermés et, à travers le léger voile de gaze, nous ne distinguions vaguement qu’une grosse forme allongée. La poussière accumulée dans la salle au long des années s’insinuait dans notre gorge et nous donnait l’impression d’étouffer. Nous nous plaçâmes en cercle autour du lit puis, lorsque le nègre, d’un geste empli de dévotion, ouvrit les rideaux du baldaquin, nous baissâmes la tête avec respect devant le corps de la défunte. Son visage ridé gardait dans la mort la même expression austère et orgueilleuse que nous lui avions toujours connu.
La plupart de ceux qui étaient là, sous leur air de circonstance, lançaient des coups d’œil furtifs, mi-curieux mi-inquiets, autour d’eux. Après un moment de recueillement, les premiers commencèrent à se retirer, cherchant à échapper à l’atmosphère lourde et oppressante qui régnait dans la maison. Je me préparais à en faire autant, lorsque mon regard tomba sur quelque chose qui dépassait légèrement de sous un fauteuil en cuir, situé dans le coin le plus reculé de la pièce. Je m’approchai discrètement et tendis la main pour l’attraper. En me penchant, j’aperçus sous le fauteuil un animal mort, qui me sembla être un rat ou une souris. Avec une grimace, je ramassais l’objet : c’était un vieux gant qui avait dû être jaune, un gant d’homme en daim comme celui que portait Homer Baron pour conduire le cabriolet, à l’époque où il se promenait avec Miss Emily. Dessus, je crus distinguer de légères traînées de poudre blanche. Je le rapprochai de mon visage pour mieux l’observer, et soudain l’odeur tant redoutée m’entoura. Un filet glacé courut le long de mon dos et je levai les yeux sur la morte. Je crus voir sur son visage une ombre de sourire, narquois et menaçant. Je réalisai alors que j’étais désormais seul dans le salon et la panique m’envahit. Après avoir rapidement reposé le gant sous le fauteuil, je sortis en tremblant, sans un regard en arrière.
Quelques heures plus tard, nous étions tous regroupés au cimetière pour l’inhumation. Alors que les fossoyeurs s’apprêtaient à jeter la première pelletée de terre sur le cercueil, le vieux Tobe fendit la foule, s’approcha de la tombe et jeta dans le caveau un bouquet de roses séchées et poussiéreuses. Puis il disparut et personne ne le revit ; mais chaque année, le jour anniversaire de la mort de Miss Emily, on trouvait sur sa tombe une rose rouge.
Commentaires